A Tbilissi, une révolution pacifique renverse Edouard Chevardnadze LE MONDE | 24.11.03 | 13h54 • MIS A JOUR LE 24.11.03 | 13h57 La Géorgie a vécu ce week-end une révolution pacifique. Sans un coup de feu, sans un blessé, le régime du président Chevardnadze s'est effondré comme un château de cartes après trois semaines de manifestations organisées par l'opposition. M. Chevardnadze, à la tête du pays depuis pratiquement trois décennies, a annoncé, dimanche, sa démission et son intention de se consacrer à la rédaction de ses Mémoires. La veille, une foule immense avait envahi la capitale pour protester contre le trucage des élections. La présidente du Parlement a été nommée à la tête de l'Etat en attendant une nouvelle élection. Tbilissi de notre envoyée spéciale "Afin d'éviter toute effusion de sang, j'ai décidé de démissionner. Je n'ai jamais trahi mon peuple. J'ai beaucoup à faire et beaucoup de choses à écrire. C'est un réconfort pour moi, tant que je suis vivant, de pouvoir encore accomplir quelque chose. " La voix lasse, Edouard Chevardnadze, chef de la Géorgie indépendante et post-soviétique depuis 1992, a quitté ses fonctions, dimanche 23 novembre, vers 21 heures (heure locale). En deux jours, un soulèvement populaire, emmené par des partis d'opposition, venait de balayer les structures du pouvoir de cette République du Caucase sans un seul coup de feu. Une juriste d'une quarantaine d'années, Nino Bourdjanadze, présidente du Parlement géorgien sortant, a endossé les fonctions de chef d'Etat, comme le prévoit la Constitution. Une élection présidentielle anticipée devrait se tenir sous quarante-cinq jours. "Je rentre à la maison", a déclaré, dimanche, M. Chevardnadze, l'air éprouvé, debout à l'extérieur de sa résidence officielle de Ksanessi, située dans un parc à quelques kilomètres du centre de Tbilissi. Le choix du prochain chef de l'Etat "n'est pas mon affaire", a-t-il confié aux journalistes. MÉDIATION RUSSE L'avenue Roustaveli de la capitale était le théâtre d'une vaste liesse populaire. Feux d'artifice, drapeaux au vent, cris de "gaoumadjous !" (victoire), danses et chants improvisés... Une foule compacte s'apprêtait à célébrer, une grande partie de la nuit, la chute politique d'un des personnages les plus controversés de l'ex-Union soviétique, qui contribua dans les années 1985-1991, en tant que ministre des affaires étrangères de Mikhaïl Gorbatchev, à la fin de la "guerre froide." A 75 ans, M. Chevardnadze - critiqué pour la corruption et l'enrichissement de son entourage, alors que le pays sombre dans la crise économique - a vu son destin basculer en l'espace de trois semaines. Le vieux dirigeant à la chevelure blanche, figure de la vie politique géorgienne depuis environ trente ans, avait pourtant surmonté jusque-là bien des vicissitudes, notamment la défaite militaire en Abkhazie, en 1993, et deux tentatives d'assassinat, en 1995 et 1998. Après la chute de l'URSS, l'ancien membre du Politburo et premier secrétaire du PC géorgien était revenu au pouvoir dans sa République natale en mars 1992, à la faveur d'un coup de force armé. Il avait réussi, un temps, à stabiliser le pays. La situation n'avait cessé de se détériorer, en dépit du soutien financier accordé par les Etats-Unis (plus de 1 milliard de dollars en dix ans), soucieux de voir se construire sur ce territoire l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan qui doit permettre d'exporter le brut de la Caspienne. Depuis la tenue, le 2 novembre, d'élections législatives entachées de fraudes, les deux principaux partis d'opposition - le Mouvement national et le Bloc démocratique (auquel appartient Mme Bourdjanadze) -, avaient appelé les habitants à descendre dans la rue. Ils avaient aussi lancé une campagne de "désobéissance civile" pour faire reconnaître ce qu'ils considéraient comme leur victoire dans les urnes, "confisquée par le pouvoir", et obtenir le départ du chef de l'Etat. La démission de M. Chevardnadze est intervenue après un effort de médiation mené par le ministre russe des affaires étrangères, Igor Ivanov. COMME UN CHÂTEAU DE CARTES La capitale géorgienne a vécu sa plus grande et plus spectaculaire manifestation samedi. Le bâtiment du Parlement ainsi que celui de la Chancellerie ont été pris d'assaut par des milliers d'opposants. Ni la police ni l'armée n'ont tenté de s'interposer. Le pouvoir s'est effondré comme un château de cartes. Edouard Chevardnadze "ne quitte pas la Géorgie. Il a l'intention de rester à Tbilissi", a déclaré, tard dimanche soir, l'un des chefs de l'opposition, Zourab Jvania (Bloc démocratique). Il démentait ainsi les rumeurs d'une fuite du président vers l'Allemagne, où M. Chevardnadze aurait, selon des médias allemands, acquis une luxueuse propriété. Selon le chef de l'opposition, Mikhaïl Saakachvili, acteur principal de cette révolution pacifique et chef du Mouvement national, les discussions menées entre M. Chevardnadze et les représentants de l'opposition, dimanche, en présence du ministre russe Igor Ivanov, auraient notamment porté sur "des garanties totales de sécurité" fournies au dirigeant géorgien et à sa famille. Natalie Nougayrède